L’ex-journaliste d’Al-Jazira Mohamed Fahmy raconte la prison en Égypte, aux côtés des islamistes

© Sonia Dridi, France 24 | Mohamed Fahmy à Washington en décembre 2015.

Texte par Sonia DRIDI , correspondante à Washington

L’ex-journaliste canadien d’Al-Jaziraa Mohamed Fahmy, condamné pour “soutien au terrorisme” a été gracié le 23 septembre après 438 jours dans une prison du Caire. Déchu de la nationalité égyptienne, il vit aujourd’hui à Vancouver. Témoignage.

En costume et rasé de près, Mohamed Fahmy, de passage à Washington, semble apaisé. Il y a quelques mois encore, il était installé dans le box grillagé des accusés d’un tribunal du Caire. Vêtu de sa blouse blanche de prisonnier, il comparaissait pour “collusion avec les Frères musulmans”, confrérie officiellement déclarée terroriste en Égypte.

Les images de son procès ont fait le tour du monde. Lui et ses deux collègues d’Al-Jazira English, Baher Mohamed et Peter Greste, ont été victimes de la rivalité politique entre l’Égypte du président Sissi et le Qatar, propriétaire d’Al-Jazira. Leur procès “kafkaïen”, pour “diffusion de fausses informations” et “soutien à une organisation terroriste” s’est éternisé sous les yeux de la communauté internationale. Amal Clooney, l’avocate de Mohamed, a contribué à la médiatisation de l’affaire.

L’ancien journaliste de la chaîne qatarie jouissant de la double nationalité égyptienne et canadienne (il a été déchu de la première) vit aujourd’hui à Vancouver, au Canada, avec son épouse Marwa. Ensemble, ils ont créé la “Fahmy Fondation” pour défendre les confrères emprisonnés dans le monde : “Je pense que j’ai une responsabilité maintenant que je suis dehors. J’essaie de transformer ce cauchemar en quelque chose de positif.”

Emprisonné dans l’aile la plus dure de la prison

Scorpion – “Al-Aqrab” en arabe – est le nom du quartier de haute sécurité de la prison de Tora, au Caire, réservé aux “terroristes”. Mohamed et Baher y débutent leur séjour derrière les barreaux, en décembre 2013. Placés à l’isolement, ils sont privés de la lumière du jour, dorment sur le sol infesté de cafards et n’ont même pas le droit à une feuille de papier et un stylo : “Nous n’étions pas torturés physiquement mais psychologiquement.”

Mohamed Fahmy, blessé à l’épaule lors de son arrestation, voit son état empirer en raison des mauvaises conditions de détention. Il est également incarcéré aux côtés d’islamistes parmi les plus dangereux de la région. Un jihadiste égyptien, passé par la Syrie où il a combattu avec le groupe Jabhat al-Nosra, lui assure que de nombreux islamistes sont récemment rentrés en Égypte, après être passés par la Syrie ou la Libye. Leur objectif : faire tomber le régime d’Abdel Fattah al-Sissi, l’ancien militaire qui a déchu du pouvoir les Frères musulmans. Le journaliste voit des prisonniers membres du groupe jihadiste égyptien Ansar Beït al-Maqdis prêter allégeance à l’organisation de l’État islamique : “Ils l’annonçaient pendant les prières.”

Parmi ses codétenus, Murgan Salem al-Gohary, un jihadiste qui a appelé à la destruction des pyramides ou encore Muhammed al-Zawahiri, le frère du leader d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri. Le journaliste en apprend aussi davantage sur les “coulisses” des récents événements politiques : “Zawahiri m’a confié qu’autour du 30 juin 2013, il avait conclu un accord secret avec les Frères musulmans pour les aider à contrer les militaires. Si les Frères étaient restés au pouvoir, c’est clair qu’ils auraient dû négocier avec les extrémistes.”

Mohamed lance une “émission de radio” pour faire parler les prisonniers

Pour faire passer le temps mais aussi recueillir des informations, Mohamed Fahmy improvise une émission de radio avec ses codétenus, tous les soirs à 20 h : “On mettait tous nos têtes vers l’entrouverture de notre cellule et je lançais des débats. Je faisais souvent l’avocat du diable entre les Frères musulmans et les jihadistes. Ils avaient besoin de parler et parfois ils ne voulaient plus s’arrêter !” Alors que les autorités égyptiennes considèrent la confrérie des Frères musulmans comme une “organisation terroriste”, le journaliste affirme : “La différence entre les Frères musulmans et les jihadistes était évidente. Ils se disputaient tout le temps ! Les jihadistes exprimaient leur joie chaque fois qu’un policier ou un militaire était tué dans le Sinaï. Pas les leaders des Frères musulmans.”

Après “Scorpion”, Mohamed Fahmy et Baher Mohamed rejoignent Peter Greste dans l’aile de la prison destinée aux personnalités. Le journaliste continue son “émission” malgré plusieurs rappels à l’ordre des gardiens. Au vu de son expérience, il presse les autorités de lutter contre la radicalisation en prison : “Je voyais des jeunes arriver, ils parlaient avec des extrémistes et peu à peu leur barbe poussait. Il ne faut pas enfermer des étudiants avec des jihadistes !”

Plainte contre Al-Jazira

Mohamed se réadapte difficilement à la vie “normale”, ses nuits sont rythmées par les insomnies. L’ex-employé d’Al-Jazira a décidé de porter plainte contre la chaîne pour “négligence” : il accuse la direction de ne pas lui avoir donné toutes les informations sur leur statut légal en Égypte. Il reproche aussi au canal arabe “Al-Jazira Mubashir”, connu pour ses positions pro-Frères musulmans et interdit en Égypte en 2013, d’avoir utilisé ses reportages sans son autorisation. Selon lui, cela aurait porté atteinte à son image et à celle du canal anglophone, dont la ligne éditoriale est très différente. Il dit ne pas être encore prêt à retourner sur le terrain et enseigne actuellement le journalisme à l’université de Vancouver. Il se concentre également sur l’écriture d’un livre sur son histoire, à paraître en 2016.

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